Il est clair maintenant et il est temps de se l'avouer, de le révéler ici et de l'affirmer, que je me refuse toute relation. Il y a bien en cela que le corps appelle de ces différentes émotions qu'il suscite. Mais voilà qu'à l'instant décisif, il devient froid et se refuse à toute compromission, de cette crainte entière que le coeur lui lance de se faire attraper et enchaîner à jamais. L'homme ne peut se résoudre à tel conflit intérieur entre un corps qui réclame sa part et un coeur qui revendique la liberté totale, la disponibilité entière. Et encore je crois qu'il est faux d'opposer le corps au coeur... Tous deux sont les dignes représentants de l'esprit, mais cet esprit qui est encore vagabond. Esprit qui rêve d'une félicité conjugale et familiale en tout ce qu'elle a de bonheur propre et possessif et esprit qui prophétise une réalité plus dense, plus sourde, plus lointaine, une réalité autre à découvrir dès à présent. Je suis tellement heureux de trouver en Rilke et notamment son testament, les mots justes à propos de ce tumulte intérieur. Pourquoi toujours refuser cette part à l'amante, à l'aimée, à la compagne, à l'amie ? Je suis rassuré de voir qu'il n'y a là aucun malaise, aucune résignation, aucune fuite, sinon de trouver sa voie, d'écouter sa voix, de s'efforcer de la suivre, de prendre son chemin sauvage et éternel... Et dans les nuits les plus intimes, les veillées les plus douces, je souhaite un jour partir sur sa route où nul retour n'est possible...
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Ils ne sont pas nombreux, ceux dont le jet parti du coeur ne s'achève pas dans l'étreinte; s'ils le prolongaient, peut-être verraient-ils sa coubre subir au-delà une accélération singulière, celle de l'impatience que ce bonheur même fût déjà dépassé. Au-delà, elle se perd dans l'illimité et signifie le chemin et la nostalgie de ceux qui ne cessent de marcher : les pèlerins russes et ces bédouins nomades entraînés, sans relâche, par leur bâton d'olivier... Seul peut habiter dans l'étreinte celui qui a aussi le droit de mourir en elle; chacun se choisit sa demeure d'après le goût (permets-moi d'exprimer cela de façon aussi frivolement concrète) de sa mort. Ce qui pousse les hommes dans leur marche sans but, dans la steppe, dans le désert, c'est le sentiment que leur mort ne se plairait pas dans leur maison, qu'elle n'y a pas sa place. Cette solitude dans laquelle je me suis affermi depuis 20 ans ne saurait devenir une exception, un "congé" que je devrais quémander, sur présentation de justifications diverses, auprès du bonheur surveillant. Je dois vivre en elle sans limitations. Elle doit rester la conscience fondamentale où je puisse toujours revenir, non pas dans l'intention de lui extorquer sur l'instant, tout de suite, tel ou tel gain, non pas dans l'espoir qu'elle me soit fructueuse; mais involontairement, discrètement, innocemment: comme au lieu qui est le mien. Rainer Maria Rilke
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