"Remplissez d'eau les cuves... Puisez et portez en au maître du repas" Jn 2, 7-8



beyond reality

L'été approche qui annonce un autre temps que celui de l’affairement de l’homme ramassé sur lui-même dans un monde qu’il a réduit à sa mesure. Un monde si pléthorique de superficialités, si consumériste de besoins inventés, du même coup si raisonné, si aseptisé, si monocorde qu’il en devient trop raisonnable et finalement vide de cette émotion vitale, qu’elle soit tragique ou lumineuse, absence de cet essentiel qui fait l’homme, une âme qui parle à son cœur et son corps.
Voilà donc un temps nouveau, marqué de ses rêves fabuleux, de ses mythes et de ses quêtes oniriques, le grand temps festif avec ses raves et ses free-party en tout genre célébrant le merveilleux de la vie, nœud d’énergies et de forces primitives qui parlent à l’homme, le porte d’une seule et même voix vers d’autres temps encore annoncés, plus insondables, le temps de la création en marche vers sa destinée céleste, « l’être de toute éternité »…


Requiem for a dream

L’enthousiasme nous porte en ces jours où le soleil irradie de sa lumière étincelante toute la création. La fin tant attendue d'une semaine bien remplie promet un week-end joyeux. La grande aventure se prépare. Anna-Franil nous a parlé d'une petite soirée qu'organise DJ Sanou, vendeur de matos de zik dans la grande cité qui nous a déjà distillé de bons mixes techno hold-school. Ce sera une free-partie pas loin de Miribel sur le plateau des Dombes. L'excitation est grandissante tout en espérant que la soirée ne sera pas annulée. Incroyable de sentir cette part agréable de jubilation qui monte en moi au cours de l'après midi écoutant un peu de musique avec Benny "Absolute Reason" d'Antony & Tuttle de Lyon, alors pressentant ce que pourra être de manière exponentielle l'ambiance fabuleuse de ce soir.


DJ ZoolooK
troisième type...
Free Party à Miribel en 1999

Le moment venu, fin prêt, nous quittons la demeure à pas feutrés, saisi par le silence de la nuit alors qu'une sourde mélodie s'échappe de la voiture. Direction chez Lolo retrouver les autres pour partir ensemble à la fête. Là-bas, joie des retrouvailles et fous rires étouffés au milieu de la rue. Quelques photos volées. Situations burlesques. C’est déjà l'euphorie générale quand on décolle pour la soirée. On suit l'éclaireur. Délire au téléphone entre véhicules et on se fait finalement trois fois le tour d'un rond point perdu en pleine campagne, dernier vestige de la civilisation, avec coup de klaxon et cris de joie libérés. D'un seul coup au milieu de nul part nous quittons la grande route pour prendre un chemin qui plonge dans un bois. Agitation dans la voiture pour savoir quel chemin prendre exactement au milieu des champs de maïs. Et puis après quelques virages, atteignant le haut de la bute, l’ambiance surréaliste d’une rencontre du troisième type…
Les champs de maïs de part et d’autre du chemin s’arrête là pour laisser place à une vaste plaine dans le creux d’un vallon. Quelques voitures ci et là posées au milieu du terrain aux reliefs peu visibles dans la nuit noir. En contre bas, des lumières semblent sortir tout droit de la forêt pour venir dessiner des ombres furtives sur une rangée de pin et se perdre par-delà dans l’étendue céleste, laissant entrevoir le sound system installé en lisière de bois. Le son sourd et rythmé nous appelle à rejoindre les personnes déjà rassemblées autour d’un feu. Esprit convivial à notre arrivée. Embrassade d’autres connaissances de soirée. Il doit y avoir une soixantaine de personnes, tout au plus une centaine viendra à la free.

 


Human traffic
zoolook © project
zoolook © project

La fête s’annonce si merveilleuse. Je parcours l’espace au gré des rencontres tout en cherchant l’endroit où je ressens le mieux le son dans ma poitrine. Envie de danser au milieu de ses étendues aux formes diffuses, fantomatiques, mystérieuses, secrètes, mais si majestueuses lorsqu’elles sont révélées par les jeux de lumières colorées. Mouvement souple, chaloupé, libre… Lâcher prise, se dessaisir de soi, laisser le corps exprimer les émotions ressenties, libre dans les gestes. Expérience de liberté d’action, de libération des sens, d’une pensée libérée… Goûter du sein même de son corps à l’esthétique du grand, du beau et explorer de nouveaux espaces intimes jusque-là inavoués, voire même insoupçonnés. L’impression d’être en accord avec soi-même et en harmonie avec le monde, d’être en union avec les autres, clamant notre ferveur, notre désir ardent de vivre, les bras lancés au ciel. Faire l’expérience troublante de plonger en soi-même tout en participant pleinement à ce grand événement de célébration de la vie où l’on partage les mêmes sentiments de joie…
Au cours de la soirée, je me pose un instant avec les autres dans un coin près du feu. Se détendre, se reposer, échanger quelques mots, émotions partagées de plénitude, apprécier la musique et contempler le ciel étoilé. Un sentiment de paix fraternel me parcourt. La fête est bien avancée alors que doucement se lève le jour. Arrivé en milieu de soirée alors que l’effervescence sonore prenait forme, j’aime quitter le lieu tandis que le jour pointe, avant que la musique ne s’arrête pour que se révèle pleinement son aspect insaisissable, comme suspendu dans l’air, évanescent, atemporel. Cela renforce l’idée de goûter pour un temps seulement à cette mélodie éternelle qui vient d’ailleurs.
Nous quittons l’endroit rendu irréel de ces ombres fugitives dans l’aube fraîche pour nous en retourner chez nous, heureux d’un tel évènement. Nous quittons ce temps du merveilleux pour rejoindre celui que nous avions laissé auparavant, cependant plein d’une nouvelle densité, celle de l’enthousiasme d’un nouveau matin, quand la lumière se fait jour sur la création silencieuse. Nous nous immergeons alors doucement dans l’œuvre humaine d’un pas lent et appliqué, les pensées évadées s’initiant à la réalité. J’ai quelques heures de repos avant de définitivement réintégrer le quotidien par le repas dominical en famille.


 

Mais il m’est arrivé par certaines fois de vouloir prolonger le moment de joie d’une fête en quête d’autre chose, fasciné par une réalité s’éveillant à mes yeux où affleure à l’horizon sa beauté originelle. Emmené par un sentiment troublant à la fois de ferveur et de paix, j’aspire à goûter toujours de cette joie mais dans toute son étendue et dans toute sa pureté. C’est ainsi que je m’en retourne vers le temple sacré, mystérieusement attiré par Celui dont je pressens qu’Il peut apporter à ma joie lumière et plénitude.

Et voilà qu’Il se manifeste à moi au carrefour des nations par un repas de Noce, qui vient transcender en profondeur la vision de fête que je me fais de la vie et que j’ai pu éprouver jusqu’à présent. En effet, Il vient à ma rencontre au cœur de mes rêves les plus enfouis et de mes désirs les plus charnels, tout droit sortis de ces fêtes techno si chaleureuses et exubérantes. Il ne rejette rien, ne méprise rien, ne condamne rien de ce que je vie aujourd’hui. Bien au contraire Il comprend cet esprit de convivialité et assume toute cette épaisseur humaine de ma quête de vie qui ne demande qu’à éclater, à s’exprimer et s’accomplir.
C’est pourquoi Il nous offre ce signe vivant et profondément humain de l'eau changée en un vin excellent, tout aussi simple qu’il est sans mesure. Signe de vie qui s’adresse à des vivants qui veulent vivre pleinement, qui veulent croquer la vie à pleine dent. Signe de Celui qui donne la vie en surabondance et dont la seule préoccupation est de nous conduire au bonheur, « l’exubérance d’une vie inépuisable et enivrante qui est toute entière don et gratuité ».
Et s’Il accède à notre demande plus ou moins consciente de goûter au bonheur, Il va cependant l’ouvrir à une dimension plus grande et lui donner un sens nouveau par une simple et joyeuse invitation à l'ivresse spirituelle. En me donnant à contempler ce signe qu'Il veut établir la joie dont je rêve tant dans mon incomplétude ressentie, Il me montre si bien tout ce qu’Il projette pour moi, le désir assumé de combler en plénitude cette aspiration humaine de vivre, mais surtout de l’ouvrir et de la faire naître à la vie divine.
Oui, la merveille, c'est que le Tout-Autre propose de faire Alliance avec l'homme, avec nous... Il prend nos projets humains tels qu'ils sont, avec leur fragilité, avec leur faiblesse et leurs risques d'épuisement, pour y infuser son propre amour divin. Faire naître l’homme à la vie divine, vie divine qui s’offre dans la gratuité sans mesure, se répand et apporte avec soi la communion entre les êtres.

C’est en ce sens aussi que la révélation demeure voilée et n’est que signe parce que l’heure n’est pas encore venue de célébrer pleinement la noce. Nous sommes appelés à découvrir avec plus de clarté que notre bonheur s’exprime certes dans les plaisirs humains mais qu’il prend pleine mesure que si ces plaisirs sont partagés et s’ouvrent sur des œuvres d’amour. Alors, nous connaîtrons, nous aussi, l’ivresse de Cana qui peut exploser en sourires et manifester la joie éternelle.
Au cœur de ce signe où les eaux primitives sont transformés en vin de fête, Il nous délivre le secret de la joie pure et durable, celle qui soupire au creux de toute soif humaine : aimer, c'est à dire trouver sa joie dans la participation à celle des autres. Cette rencontre symbolique prend ainsi une dimension d’éternité : l’annonce de la transformation du monde et son accomplissement dans le don unique, l’amour. Dieu nous offre dés à présent la joie parfaite par delà toutes nos attentes…

J'ai peur, je doute, je n'ose y croire... Et pourtant je vois au plus profond de moi qu'un jour la noce aura lieu qui embrasera toutes les couleurs de l'humain.

 

 

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